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Un cyberactiviste ivoirien raconte…

Depuis son lieu d’exil, Steve Beko raconte dans un livre paru aux Editions de l’Harmattan comment le contexte du conflit postélectoral l’a conduit à s’engager sur les réseaux sociaux.

COTE D’IVOIRE : COMMENT JE SUIS DEVENU CYBERACTIVISTE
Au coeur de la traque des partisans de Laurent Gbagbo par le régime Ouattara

EXTRAITS

AVANT-PROPOS

1er septembre 2012, il est 21h45 au Ghana. Je ressens un besoin pressant de poser sur papier.

Je ne sais quoi écrire, ni par où commencer. Mais juste qu’il me faut parler pour ne pas exploser.

Depuis le 28 avril 2011 que j’ai atterri dans ce pays à la recherche d’un espace où

ma vie ne serait pas en sursis, je me suis posé beaucoup de questions sur mon parcours.

Pourquoi un jeune d’une trentaine d’années qui n’a jamais servi dans l’administration Gbagbo

ou même bénéficié des largesses de son pouvoir devrait absolument quitter son pays, sa

terre ? J’en suis arrivé à la conclusion qu’il y a dans la vie, des évènements qui dépassent

votre entendement et qu’il faut savoir en tirer la substance.

Livre Steve BekoJe suis donc en exil à l’instar de ces milliers de jeunes ivoiriens qui ont dû fuir la répression

brutale qui s’est abattue sur la Côte d’Ivoire depuis le kidnapping du président Gbagbo par

l’armée française le 11 avril 2011. Certains ont pu trouver des familles d’accueil tandis que

les moins chanceux sont dans des camps de refugiés dans des conditions très précaires. Dans

l’imaginaire du régime Ouattara, tous ces jeunes qui sont sortis du pays sont des miliciens

pro-Gbagbo qui ont été responsables d’assassinats crapuleux au pays. La traque est donc

constante pour les ramener au pays et les exhiber sur la chaine de télévision nationale au

relent tribaliste1.

J’ai donc décidé d’écrire pour ne pas étouffer de rage et de colère. J’écris pour guérir, pour me

guérir. Je ne prends pas le pari d’être lu un jour. Je veux juste raconter à ma feuille mon

histoire. Celle d’un jeune qui n’avait jamais imaginé dans son pire cauchemar que sa vie

prendrait une telle tournure. Mais une fois la décision prise, il faut pouvoir mettre en ordre

toutes les idées qui me passent par la tête. Par où commencer ? Que raconter ?

INTRODUCTION p24

« Je venais sûrement d’échapper à la mort et je compris qu’il me fallait quitter le pays non

seulement pour ma propre sécurité mais aussi pour ne pas exposer ma famille. J’avais pu me

sortir de là parce que personne parmi mes ravisseurs ne connaissait mes antécédents

politiques. Mais en ville déjà, les informations sur les enlèvements de certains jeunes et les

demandes de rançons suite à des délations fusaient. Je n’étais donc pas à l’abri du retour d’un

autre groupe de rebelles suite à une dénonciation. J’étais maintenant un milicien ! J’étais un

milicien parce que j’avais milité à la Fesci, j’étais un milicien parce que j’avais battu

campagne pour le candidat Laurent Gbagbo, j’étais un milicien parce que originaire du sud du

pays, j’étais un milicien parce que, jamais je n’aurai accordé mon suffrage à Alassane

Ouattara. Le milicien version Ouattara devait quitter le pays pour ne pas subir le sort réservé

aux autres miliciens. »

I- CRISE POSTELECTORALE

« La pilule est difficile à avaler tant les machinations sont manifestes et non voilées. Mon

coeur se déchire, je sens qu’on me vole mon rêve, je ressens que l’on me prive du fruit de mon

travail sur le terrain pour faire triompher notre vision de la Côte d’Ivoire mais aussi de

l’Afrique car en vérité, Laurent Gbagbo a proprement battu ‘’le candidat de l’étranger’’2. Je

comprends l’impuissance des peuples face à la sauvagerie. Depuis 2002, les Ivoiriens par des

moyens pacifiques avaient réussi à déjouer tous les pièges de l’occident pour faire échec à la

tentative de coup d’état puis à la rébellion. Nous venions de commettre l’erreur d’organiser un

scrutin avec des rebelles toujours en armes. L’occasion était trop belle pour faire payer au

peuple et à son leader leur désinvolture et leur témérité. On piétine les règles diplomatiques

élémentaires, on se comporte en terre ivoirienne comme en territoire conquis. La foutaise

1 Alors que rien ne le prouve, quarante et un jeunes Ivoiriens soupçonnés d’être impliqués dans des crimes commis pendant la crise post-électorale ont été extradés du Liberia le samedi 23 juin 2012. Ils ont été présentés à la télévision nationale comme de dangereux criminels. A ce jour, ils croupissent dans les prisons du pays sans l’assistance d’avocats.
2 « Je vous demande de faire attention car des 14 candidats, je suis le seul candidat que vous connaissez. J`étais
avec vous pendant les heures de la libération de la Côte d`Ivoire. Les 13 autres qui veulent gouverner la Côte  d`Ivoire portent des masques. Ils sont à la solde de l`étranger » Le candidat Laurent Gbagbo en meeting à Abobo le 25 octobre 2010.

atteint son paroxysme avec des ambassadeurs français et américains s’adressant à notre

président comme à un vulgaire bandit. Laurent Gbagbo, l’homme aux trente années passées

dans l’opposition, l’homme emprisonné à plusieurs reprises pour ses convictions, l’homme

aux cotés des étudiants et des classes pauvres était présenté comme un dictateur. Au début,

cela vous fait sourire, puis vous comprenez que vos ennemis sont dans une entreprise très

sérieuse et qu’ils se donnent tous les moyens nécessaires pour parvenir à leur fin. Alors une

colère et une rage intraitables vous montent à la poitrine. Vous voulez agir mais vos yeux ne

constatent que votre impuissance. » p28

« La même nuit de mon arrivée à la maison, je reçois un coup de fil de Serge Koffi depuis le

lieu où il s’est mis à l’abri. Il m’explique que la première dame après avoir tenté en vain de

joindre Blé Goudé lui demanderait de partir à la télévision lancer un message de mobilisation

à l’endroit de la population ivoirienne afin d’accompagner la victoire militaire qui se dessine

en notre faveur. Il demande mon avis ; je lui explique que je ne vois pas d’inconvénient si

nous pensons que cela peut vraiment contribuer à la défaite militaire de la coalition

internationale… » p36

II- DEPART EN EXIL

« Le chauffeur emprunte un chemin parsemé d’obstacles à travers une cocoteraie. Ce chemin

est usité par les commerçants véreux qui convoient des marchandises pour échapper à la

vigilance des douaniers. Je ne m’attendais donc pas à ce que nous croisions des barrages. Je

me trompais. Au premier, l’ordre nous est intimé de descendre tous du véhicule. Tous les

passagers s’exécutent pour le contrôle des pièces et la première victime est un jeune de

l’ethnie Guéré qui tend sa carte d’étudiant. Les rebelles lui intiment l’ordre d’aller s’asseoir

sous leur hangar en lui lançant des propos menaçants : « tu es Guéré et en plus tu es étudiant.

Vous avez fini de gâter le pays et vous voulez fuir. Vous les étudiants, vous avez combattu

pour Gbagbo alors aucun ne sortira du pays. On va vous exterminer. » p43

III – LE CYBERACTIVISTE

« Comment combattre les mensonges de la France et des Etats-Unis pour un jeune étudiant?

Comment expliquer au monde que Rfi, France 24 et les autres grandes chaines d’informations

travestissent la vérité sur votre pays ? Qui vous entendra ? Comme Jean le Baptiste3, les

patriotes Ivoiriens prêchent dans le désert. Sur les réseaux sociaux, je dénonce, j’enquête, je

démonte. L’histoire de « Steve Beko » remonte à février 2011. » p47

« Les débuts dans la capitale ghanéenne furent laborieux. Tous les leaders en exil se terraient.

Les informations les plus folles circulaient sur l’assassinat de nombreux leaders de jeunesse.

Ma première mission fut donc d’essayer d’avoir des nouvelles de ceux avec qui je pouvais

parler afin de rassurer les Ivoiriens qui de part le monde s’inquiétaient. Serges Kassy4, Hanny

3 Personnage biblique.
4 Serge Kassy, un chanteur de reggae ivoirien, proche des jeunes syndicalistes estudiantins depuis les années 90.
Il n’hésitera pas à adhérer à l’alliance des jeunes patriotes pour défendre les idéaux du président Gbagbo dès l’éclatement de la crise en 2002.

Tchelley5, Gadji Celi6, Charles Blé Goudé, Damana Pickass, Ahoua Don Melo7 pour ne citer

que ceux là avaient été donnés pour morts. Une fois la vérité rétablie, il fallait maintenant

donner un sens à la poursuite de la lutte. Dans quelle direction allions-nous? Quels étaient les

nouveaux repères ? Qui conduisait la poursuite du combat ? Voila autant de questions

auxquelles il fallut le plus rapidement possible trouver des réponses. » p51

« Les autorités camerounaises démentent pourtant avoir arrêté le ministre Katinan mais cela

n’arrête pas la machine de propagande du pouvoir d’Abidjan. Pire le chef de l’état lui-même

achève de convaincre que son régime est passé maitre dans l’art du mensonge. Le 25 juin, au

retour d’un énième voyage en France pour des soins, il affirme que Katinan se trouve au

Cameroun et est activement recherché par les autorités de ce pays et pourtant je venais à

l’instant d’avoir au téléphone une personne qui l’avait rencontré dans un autre pays il y a

quelques heures. Que doit penser le citoyen normal en voyant les autorités de son pays mentir

sans honte devant le monde entier ? J’ai honte pour mon pays, j’ai honte pour l’image qu’ils

donnent de ce pays autrefois respecté de par le monde. Dramane Ouattara est passé maitre

dans l’art mensonge et les Ivoiriens le savent depuis le temps qu’il a fait son apparition sur la

scène politique ivoirienne. » p 86

5 Actrice et femme de media ivoirienne proche de Laurent Gbagbo.
6 Artiste chanteur et ex-capitaine de l’équipe de football de Côte d’Ivoire vainqueur de la coupe d’Afrique des nations 92, il est aujourd’hui en exil.
7 Ministre de l’Equipement dans le dernier gouvernement du président Laurent Gbagbo. vit en exil.

SOMMAIRE

Remerciements…………………………………………………………………07

Préface……………………………………………………………………….…13

Avant-propos……………………………………………………………………17

Introduction………………………………………………………………….…19

I- Crise post-électorale………………….………………………..…..…25

II- Départ en exil………………………………………….……..………41

III- Le cyberactiviste……………………………………………………..47

IV- Quelques uns des textes que j’ai publiés sur facebook depuis le 11

avril………………..…………………………………………………95

V- Liste des crimes et tortures des Frci et Dozos de Ouattara: 29 morts en

octobre 2012, plus de 400

enlèvements…………………………….………………………..….123

VI- Liste non exhaustive des personnalités politiques et militaires détenues

parce que présumées proches du président

Gbagbo………………………………………………………………145

VII- Paroles de fin……………………………………….……………….151

Source : Ivorian.net, 16 mars 2013
(Surtitre et chapeau de Soutien et liberté)

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Un commentaire

  1.  » J’ai donc décidé d’écrire pour ne pas étouffer de rage et de colère. J’écris pour guérir, pour me

    guérir. Je ne prends pas le parti d’être lu un jour. Je veux juste raconter à ma feuille mon

    histoire. Celle d’un jeune qui n’avait jamais imaginé dans son pire cauchemar que sa vie

    prendrait une telle tournure. » .

    Les premiers mots  » J ‘écris pour ne pas étouffer de rage ..  » ont été dits, écrits , par tous ceux que la rage prendrait , quand ce que vous voyez est trop fort . Ce n ‘est pas toujours ce  » trop fort  » d ‘ une évidence politique . Est ce politique ? Et de n ‘être pas lu aussi ? La prison est partout . La parole ligotée partout . J’ ai retrouvé dans votre parole des accents du livre de Koestler  » Le testament espagnol  » , qui raconte l ‘incarcération et la menace de mort permanente sur l ‘auteur . Lu vous le serez puisque publié chez L ‘ Harmatan . Ce sera politique .
    Quelle issue ?
    Mais merci de votre témoignage .
    Anne – Marie Tran .

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