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Réconciliation en Côte d’Ivoire : entre paroles vaines et actions inutiles

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Par Tah Bayi Saint-Clair
(Le Nouveau Courrier)

C’est connu que dans l’histoire, les moments de crise s’accompagnent d’un frémissement et d’un bouillonnement au niveau des idées et de la production. Cette situation provoque la mort, la naissance ou la résurrection de concepts divers. La Côte d’Ivoire n’échappe pas à cette règle. La crise qu’elle subit depuis près de deux décennies a enrichi en très peu de temps le vocabulaire des Ivoiriens. Au début, nous avions connu les concepts de conjoncture, de P.A.S, de dauphin constitutionnel et plus récemment d’assaillants, d’état d’urgence, couvre-feu, sécession, rébellion, coup d’Etat, négociation, concomitamment et bien entendu le concept de réconciliation qui va être le fil d’Ariane de la présente réflexion.

La réconciliation et étymologie
Réconciliation ? Ce nom dérive du verbe réconcilier. C’est au XIIIème siècle qu’il faut remonter pour voir ses premières occurrences dans notre langue. Il provient des mots du latin savant : reconciliatio, reconciliare «remettre en état; rétablir; réconcilier» ou de re-, et conciliare. C’est d’abord dans le domaine religieux qu’il est employé pour désigner une cérémonie par laquelle une personne est réintégrée dans l’Église. Au XVIème siècle, il acquiert le sens de bénédiction parce que permettant de nommer la cérémonie par laquelle un lieu saint qui a été violé est béni de nouveau.
Dans son usage actuel, le mot réconciliation, il renvoie à une action qui consiste à rétablir l’amitié entre deux personnes brouillées ; en un mot, au fait de se réconcilier. Ses synonymes sont : Accommodement, raccommodement, rapprochement.
Cette immersion dans l’étymologie du mot montre bien que la réconciliation est une action qui porte les hommes, les amis à dépasser les frustrations passées afin qu’ils construisent une relation sur des bases nouvelles. La réconciliation peut se faire sans intermédiaire ou par le biais d’un médiateur. Réconcilier suppose donc qu’il faut être en présence au moins de deux instances ou trois : deux brouillés qui cherchent à s’asseoir à nouveau en (ne) passant (pas) par la médiation d’un tiers.
Si l’on parle tant de réconciliation en Côte d’Ivoire, il va sans dire qu’il y a brouille, brouillés et démarches pour raccommoder les liens effilochés entre les brouillés.

Que s’est-il passé pour qu’on parle de réconciliation ?
La réponse à cette question diffère quand on passe d’un acteur à un autre. Pour répondre, certains n’hésiteront à pas dire que la Côte d’Ivoire cherche à voir ses filles et ses fils réconciliés parce qu’il y a eu une grave brouille entre les ivoiriens ayant dégénérée en crise armée à la suite du 2ème tour de l’élection présidentielle en 2010. Comme argument il diront qu’au terme de cette consultation populaire, il y a eu un vainqueur et un vaincu. Malheureusement, le vaincu n’a pas voulu rendre le fauteuil qu’il occupait. Et le vainqueur a dû faire appel à la communauté internationale pour l’aider à récupérer ce qui lui revenait de droit.
L’autre explication possible que l’on peut entendre, c’est que la brouille entre les Ivoiriens remonte à 2002. En effet, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, des rebelles venus du Burkina-Faso ont tenté de faire un coup d’Etat militaire afin de s’emparer du fauteuil présidentiel occupé pourtant par quelqu’un que le peuple avait élu quelque dix-huit mois plus tôt. Ayant échoué, ces rebelles armés chassés d’Abidjan, la capitale économique, se sont repliés sur le Nord du pays d’où sont originaires les premiers visages qui revendiquent cette tentative de prise de pouvoir par les armes. Pendant dix ans, ces rebelles ont occupé le Nord, y ont organisé des trafics en même temps qu’ils occupaient des postes ministériels dans le gouvernement resté en place à Abidjan. Les plus de dix accords de paix signés et autres résolutions de l’ONU prises n’ont pas réussi à fléchir la position de ces rebelles. Ils ont donc gardé leurs armes et les ont utilisé lors des élections présidentielles pour intimider les électeurs, biaisant ainsi la sincérité du scrutin dans les zones sous leur contrôle. D’où la non-reconnaissance par une partie du peuple du président imposé par la communauté internationale qui a cautionné le faux.
Une autre tendance répondra à la question posée en avançant que les rebelles, peu rompu aux arcanes de la diplomatie, n’ont pu garder leurs armes en mains tout au long de leur rébellion sans crainte de représailles que grâce à la bienveillance de la France. Ceux qui ont ce point de vue vous diront avec force détails que la France a, depuis le 19 septembre 2002, eu une position qui fait d’elle, la marraine, sinon la mère de la rébellion ivoirienne. A l’ONU, sur les plans militaire et médiatique, la France a pesé de tout son poids pour que la rébellion soit sanctifiée et légitimée. Au lieu d’aider le peuple ivoirien attaqué par la rébellion que rien ne justifiait, la France a orchestré des campagnes médiatiques pour délégitimer le président élu et inventé des mécanismes pour le transformer en une reine d’Angleterre. En novembre 2004, elle est même entrée directement en guerre contre la Côte d’ivoire occasionnant plusieurs morts sur le pont De Gaulle et à l’Hôtel Ivoire. En 2006, elle a été suspectée d’avoir mené une guerre chimique via le dépôt sauvage de déchets toxiques dans plusieurs endroits à Abidjan. De Mars 2011 à Avril 2011, les forces armées de cette nation ont récidivé en tirant 10 jours de suite avec des hélicoptères de combat sur la résidence des chefs d’État ivoiriens. La France aurait agi ainsi pour que les tenants du pouvoir à Abidjan soient non des interlocuteurs discutant d’égal à égal avec elle, mais des courtisans qui lui doivent tout. Cette situation permettrait à la France d’être comme au temps du premier président de la Côte d’Ivoire moderne, le partenaire économique très privilégié du pays.
Voilà comment de nombreux Ivoiriens perçoivent la brouille qui, depuis plus d’une décennie, engendre le dépérissement du tissu social et économique. La rébellion est donc pour cette catégorie d’Ivoiriens un masque sous lequel la France mène une bataille pour le maintien de ses intérêts en Côte d’Ivoire.
Ces différentes positions nous conduisent à dire que la situation à laquelle est confrontée la Côte d’Ivoire est complexe. Elle ne date pas de la période postélectorale comme l’on veut le faire croire. Elle n’oppose non plus deux individus, deux religions, encore moins deux parties du pays. Elle met aux prises trois parties. La première a pris les armes. La seconde est liée à la première par des accointances diplomatiques, médiatiques et militaires avec la rébellion armée. Le dernier protagoniste est la Côte d’Ivoire agressée, la Côte d’Ivoire des déplacés de guerre première, deuxième et troisième génération, la Côte d’Ivoire qui s’est retrouvée plusieurs fois à la Place de République au Plateau pour protester mains nues. Finalement, ce sont ces acteurs qu’il faut réconcilier. Mais est-ce bien ceux-ci que les manoeuvres dites de réconciliation en cours en Côte d’Ivoire cherchent à réunir ?

Réconciliation actuelle et ses insuffisances ?
La réconciliation telle que faite en Côte d’ivoire actuellement peut-elle permettre aux acteurs des crises en Côte d’ Ivoire d’aplanir durablement leurs antagonismes ? La réponse à cette question inquiète. Car les voix ne cessent de s’élever pour dénoncer le caractère injuste des actes qui accompagnent les professions de foi des réconciliateurs. Ils ont promis d’envoyer tous les coupables de la crise devant les tribunaux, pourtant trois ans après les prisonniers ne se comptent que dans un camp. «La justice des vainqueurs» est l’expression trouvée pour dépeindre cette situation. Alors que des chefs de guerre soupçonnés de toutes sortes de violations de droit de l’homme sont promus et adoubés, les prisons sont bondées de personnes qui ont une opinion qui ne rencontre pas la pensée des dirigeants actuels. Ce sont au bas mot près de 700 (sept cents) prisonniers que sont les opposants croupissant entre quatre murs dans les prisons du pays. On annonce même la construction de 10 nouvelles prisons. Les exilés se comptent quant à eux en centaine de milliers. Tellement, ils semblent être le cadet des soucis des gouvernants, leur nombre demeure une énigme.
A l’intérieur du pays, la peur est entretenue. Les avoirs de plusieurs citoyens sont gelés afin de geler leurs mouvements et autres actions politiques. Des maisons appartenant à des opposants demeurent occupées par des hommes en armes. Les emplois des plus heureuses personnes soupçonnées d’avoir marché avec le pouvoir précédent sont précaires. Quant aux autres, ils l’ont perdu avec les premières purges intervenues dans les sociétés publiques et parapubliques dès le lendemain d’avril 2011.
Les manifestations publiques sont interdites à une partie du peuple pourtant à d’autres personnes la liberté de manifester est permise. Ils sont libres d’aller dans le village natal des opposants et évoquer les questions qui fâchent. Les victimes ont, semble-t-il, un seul visage, une région ou une religion. Les médias d’Etat sont également mis à contribution pour enraciner une partie de la vérité, seulement la vérité acceptée officiellement. Tant pis pour les médias qui refusent de la relayer. Le CNP (Conseil national de la Presse) veille au grain. Il a pour tâche de fermer les journaux qui ne veulent pas se mettre au pas. La commission Vérité et réconciliation mise en place dès la fin de la crise postélectorale a dû mal à fonctionner. Les artistes de Côte d’ivoire ont fait le tour de la Côte d’Ivoire pour faire répéter aux foules des slogans où dominait le mot réconciliation. Rien n’y fit, la réconciliation n’est toujours pas là. La tendance est même en ce moment d’exiger de Gbagbo, des Bété et de chacun des pro-Gbagbo qu’ils demandent pardon à ceux qui ont attaqué le pays en 2002 pour espérer bénéficier de la magnanimité du prince d’Abidjan.
Dans ces conditions, parler de réconciliation rime avec soumission à un ordre que l’on sait injuste et usurpateur. Ce qui sous-entend imposer des attitudes en fonction du rapport de force actuel. Qu’arrivera-t-il quand le rapport de force changera ?

Malheureusement, au lieu d’arrêter les actions à ces quelques exactions que l’on peut vite oublier, le bouchon est en train d’être poussé très loin.
Alors qu’une partie des Ivoiriens est dehors, des questions essentielles relatives à la vie citoyenne sont traitées précipitamment à l’Assemblée nationale pour qui ce qualificatif semble mal convenir. C’est ainsi que les importantes lois sur le foncier et sur la citoyenneté (apatridie et naturalisations par millions) rejetées en procédure d’urgence viennent d’être votées dans une session extraordinaire. Le pouvoir va plus loin dans sa réconciliation unilatérale. Elle signe des accords avec des pays étrangers en vue de faciliter la vie des étrangers sur le sol ivoirien. Dans le même temps, les Ivoiriennes et les Ivoiriens perdent leurs moyens de subsistance par les opérations «coup de poing» du bulldozer du gouvernement. Récemment encore, ce sont les mendiants et les pauvres vendeurs de journaux qui ont été pris pour cibleS par une mesure gouvernementale. Le prétexte est simplement qu’ils enlaidissent la ville et dégradent l’image que les investisseurs ont de la ville d’Abidjan.
Face à tous ces faits, la CDVR (Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation) dirigée par le premier ministre Banny reste presque sans voix. Elle est réduite à tourner en rond dans ses bureaux, ou dans des tribunes à philosopher, faute de moyens financiers, matériels et institutionnels adéquats. Au lieu de corriger cette situation, une structure concurrente a été mise sur pied avec un peu plus de moyens que la première. La réconciliation est en panne.

Que faire dans ce cas ?
La Côte d’Ivoire quoiqu’on dise est éternelle. Elle était avant nous, elle est et elle nous survivra. Il faudra que ses enfants se retrouvent, un jour, vident tous leurs contentieux pour permettre à cette nation au potentiel non-négligeable de prendre pleinement sa place dans le concert des nations. Ce n’est pas dans les actions de force et les dérives verbales que l’on donnera une chance à la construction de cette paix durable.
Il faudra avant toute chose réinstaurer la confiance entre les fils du pays. Cela passe par une normalisation des rapports. Ce qui suppose le désarmement des multiples forces armées non contrôlées du pays, le retour dans les casernes des forces qui ont le droit de porter les armes. Cette étape devra permettre de casser le prestige des anciens seigneurs de guerre en leur permettant de reprendre une vie normale. La normalisation n’a donc rien à voir avec celle qui consiste à faire revenir les institutions internationales à Abidjan envers et contre tout ou à organiser fréquemment des réunions internationales plus destinées aux médias qu’à autre chose. Ce n’est non plus de participer à des sommets à l’extérieur ou à faire venir des chefs d’état étrangers en Côte d’Ivoire.
Avec la dernière visite de Soro Guillaume à Gagnoa, nous aurons compris que la vérité historique constitue l’un des éléments essentiels de la brouille entre Ivoiriens. Les Ivoiriens doivent donc s’asseoir, s’écouter et écrire leur histoire sans mensonge parce que notre constat est que la différence d’analyse de notre histoire commune constitue le noeud de la brouille. Dans ce cas, seuls les témoignages francs des rescapées parmi les acteurs clés de la succession d’Houphouet-Boigny, du coup d’Etat, de la rébellion et de la crise postélectorale devront réconcilier les uns et les autres.
Mais, après tout cela, les Ivoiriens devront chercher à redéfinir leurs rapports avec la France compte tenu de tous les torts qu’elle a causés à la Côte d’Ivoire. La monnaie, la présence militaire et le type de coopération à faire avec cette puissance devront être mis sur la table. La France fera alors avec les Ivoiriens le bilan de toutes les années de sa collaboration avec notre pays. A cette occasion, elle ne manquera pas de nous expliquer les coups qu’elle a dû porter à la Côte d’Ivoire en Novembre 2004 et pendant la crise postélectorale (embargo sur les médicaments, fermeture des banques françaises).

In : Le Nouveau Courrier, n° 870, 5 sept. 2013, p. 9-10

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