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Sur le rôle irremplaçable des journaux d’opposition (la presse dite « bleue ») en Côte d’Ivoire

Contribution de Séri Dedy

HONNEUR ET GLOIRE A LA COALITION DES JOURNAUX BLEUS (CJB)

Introduction. Nous célébrons le courage des journalistes de la Coalition des Journaux Bleus, et au-delà, de tous les journalistes victimes de la terreur du 11 avril 2011, au sujet du panurgisme et de la déroute des journalistes d’ici et d’ailleurs, qui ont ostracisé et continuent d’ostraciser la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo pour des raisons économiques et idéologiques.
En effet, nous constatons avec fierté que depuis pratiquement un quart de siècle – pour certains – les Journaux Bleus,  en raison de leur attachement obstiné aux valeurs de liberté, d’égalité et de justice, ont toujours pris en flagrant délit de désinformation, et surclassé par la même occasion, la plupart des médias jusque-là considérés (complaisamment) comme étant les plus prestigieux du 21ème siècle.
Nous avons alors décidé, à notre humble niveau, d’honorer le professionnalisme de ces journaux ivoiriens. Ce sont, dans l’ordre alphabétique : Aujourd’hui, LG Infos, Le Nouveau Courrier, Le Quotidien d’Abidjan, Le Temps, La Voie Originale.
La récompense proposée, ici, a un caractère immatériel pour la simple raison que l’homme est un animal symbolique. Nous célébrons nos héros avec des biens symboliques – les idées – en égrenant les obstacles franchis dans l’exercice de leur métier ; en  pourfendant les abus, les dérapages, la cruauté et la dangerosité des persécuteurs de la presse libre ; et surtout en mettant en lumière les facteurs explicatifs de tant d’attaques haineuses et barbares.

Dérapage, dangerosité et cruauté. « Raphael Lapké est un danger pour la presse de l’opposition », en tant qu’il incarne et représente, depuis le 11 Avril 2011, un régime qui a peur de la contradiction : non seulement le RHDP porte fièrement les attributs de l’autoritarisme et du racisme (économico-politico-idéologique)  baptisé « rattrapage ethnique », mais encore il se dit toujours prêt à mater dans le sang, par les sanctions économiques ou par la prison (dans l’indifférence totale des grandes démocraties), tous ceux qui critiquent Alassane Dramane Ouattara. Nous reviendrons sur ce paradoxe tragique.
Mais avant tout, qu’est-ce donc la peur et quels en sont les déterminants ? Le Petit Larousse la définit comme étant ce « sentiment de forte inquiétude (…) en présence ou à la pensée d’un danger, d’une menace». La sociobiologie enseigne que l’animal prend peur lorsqu’il s’aperçoit d’un danger alors qu’il est sans défense ; et dans ce cas de figure, il devient redoutablement agressif.  Il en est ainsi parce que l’instinct de conservation sécrète généralement un surcroît d’énergie, l’énergie du désespoir.
Rapportons, à titre démonstratif, cette loi biologique aux réactions des Houphouëtistes depuis l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo le 26 octobre 2000 : prenant la mesure des atouts redoutables (au niveau de la théorisation et de la conceptualisation, au niveau politique, éthique et moral) des Refondateurs, les Houphouëtistes de tous horizons et leurs maîtres à penser élyséens, n’hésiteront pas à faire usage de la force physique, là où la modernité politique exige l’usage exclusif de la force symbolique ou civilisationnelle. En tout état de cause, les continuateurs du « Vieux » ont fait feu de tout bois. Et craignant de ne pas pouvoir conquérir et exercer le pouvoir d’Etat par le combat d’idées (qui n’est pas leur terrain de prédilection), ils se sont organisés à Paris, sous la houlette de Jacques Chirac, pour déstabiliser et renverser le président Laurent Gbagbo.
Là-dessus, Harris Memel Fôtê donne une explication éclairante : « Cette rébellion est une guerre-surprise menée par des gens surpris ». Entendez par-là, « des gens pris de peur parce que incapables de donner la réplique politique idoine, c’est-à-dire avec des « armes conventionnelles » telles que le projet de société et le programme de gouvernement qui en découle. Ainsi, à la manière d’un boxeur malmené par son adversaire et obligé de violer les règles du jeu pugilistique en mordant son adversaire à la figure, le RHDP multiplie les actes de déstabilisation, rejette le recomptage des voix, opte pour la guérilla urbaine et s’empare du pouvoir par les armes grâce à une coalition afro-franco-onusienne. Il devient aussitôt une administration militante, donc peu sensible aux exigences de la gouvernance démocratique. Raphael Lapké est une émanation  du contexte de cette logique délibérée de non-respect des règles du jeu par le boxeur qui tape n’importe quand, n’importe où et n’importe comment. En désespoir de cause. Oui, Raphael Lapké pose ici des actes désespérés.
Raphael Lapké est un danger pour la presse de l’opposition parce qu’il est conscient que, sans l’arbitraire, le RHDP aurait été mis KO avant la fin de l’année 2011, année au cours de laquelle le peuple s’est rendu compte qu’en fait, Gbagbo kafissa (Gbagbo valait mieux). En d’autres termes, en portant tant d’atteintes graves à la liberté de la presse en Côte d’Ivoire, le Conseil National de la Presse (CNP) montre qu’il n’est qu’une prothèse, un instrument destiné à compenser l’infirmité (politique) dont souffre le RHDP. Mais à l’évidence, le rôle que tient Raphael Lakpé relève de l’arbitraire et n’a donc rien à voir avec la gestion démocratique de la presse.
Honneur et gloire donc aux journalistes de la CJB dont l’engagement et la perspicacité ont eu raison de la cruauté du RHDP.

D’immenses souffrances cyniquement infligées aux journalistes de la CJB.
Hâter le retour de la pensée unique en mettant (rapidement) fin à la vie des journaux bleus, et par voie de conséquence, à l’existence des journalistes eux-mêmes, voilà la mission première assignée au CNP. On peut en juger par les  mesures répressives infligées mécaniquement aux journaux en question, d’avril 2011 à ce jour. Raphael Lakpé et ses collaborateurs ont en effet prononcé 121 suspensions de parution contre les journaux bleus, 2 mois de suspension d’activités contre Germain Sehoué, une peine emprisonnement ferme de 2 semaines  infligée à César Etou et à Depri Didier. Au-delà de cette brutalité politico-judiciaire, il sied de souligner les nombreux cas de pillages et de saccages des locaux des quotidiens libres dont le crime est de ne s’être pas tus face à l’injustice et d’avoir soutenu la biopolitique (gouvernance préservant la vie des individus et des groupes) de Laurent Gbagbo, par opposition à la thanatopolitique (l’arbitraire pourvoyeur de tragédie) du RHDP. Une logique barbare pour autant que les motifs de suspension sont manifestement politiques, n’ayant rien à voir avec la déontologie du journalisme.
C’est que Raphael Lakpé reproche aux journalistes l’emploi de mots ou expressions qui dérangent le camp Ouattara : « Alassane  Drahamane Ouattara » ;« prisonnier politique » (à propos de Laurent et Simone Gbagbo, Charles Blé Goudé, Hubert Oulaye, Assoa Adou, Koua Justin, Dahi Nestor, Lida Kouassi, Me Bailly Patrice, Samba David, etc.), « détention arbitraire » ou encore l’opinion selon laquelle « Laurent Gbagbo est le président du FPI reconnu par le troisième congrès extraordinaire du parti ». Lequel congrès n’avait pourtant pas été formellement interdit par le régime Ouattara.
Il faut savoir que ces mesures moyenâgeuses surgissent toujours à des périodes critiques pour les tenants de la pensée unique. Raphael Lakpé est un danger pour la CJB, c’est certain ; mais avec le temps survient inéluctablement l’effet boomerang. Car en prenant peur et en réprimant aussi sauvagement les journaux bleus, le CNP donne à l’opinion de solides arguments pour accréditer, preuves à l’appui, la thèse de l’incapacité politique d’un RHDP au secours duquel Raphael Lakpé est obligé de voler à tout moment. C’est pourquoi, l’Ivoirien lambda considère, aujourd’hui, ces atteintes répétées comme un hommage indirect à leur capacité de dévoilement du mensonge et de la désinformation. Cet hommage, l’ONG Reporter sans frontière (RSF) le consolide par son silence coupable face aux attaques inhumaines du CNP.
Honneur et gloire aux journaux bleus qui ont trouvé déshonorant et inacceptable d’entendre les moutons de Panurge médiatiques d’ici et d’ailleurs, affirmer que « c’est la pluie qui tombe sur le peuple de Côte d’Ivoire alors qu’ils pissent sur lui ».
Nous devons leur rendre hommage parce qu’ils ont remporté tous les combats engagés contre les imposteurs de tout bord et autres ennemis de la vérité. Très tôt, au journalisme voyou et d’agression dicté par la boulimie néolibérale, les journaux de l’opposition ont opposé, sans concession, le journalisme de résistance réfléchie, c’est-à-dire adossé aux valeurs politiques et éthiques telles que proclamées par l’ONU et enseignées dans les Instituts de presse et de sciences de l’information. Ils n’avaient pas le choix sachant que le peuple ivoirien est confronté depuis l’an 2000 à une guerre totale. Cette adversité bestiale rappelle la légende de Zoumassa, un litige imaginé par un humoriste abidjanais : Dame Zoumassa, une tenancière de maquis (bar-restaurant africain), avait l’habitude de s’approvisionner en charbon de bois chez un fournisseur nommé Codiawé, habitant à Abidjan-Plateau. Au début des années 2000, Zoumassa découvre un fournisseur plus offrant et envisage de coopérer désormais avec lui. Rationalité économique oblige ! Et le jour où elle décida de mettre en pratique son projet de collaboration avec d’autres  fournisseurs de Marcory, d’Adjamé, de Yopougon, d’Attécoubé, etc, elle fut prise à parti et sauvagement rouée de coups à son domicile par le sieur Codiawé et ses partenaires venus de Sikensi, d’Aboisso et même de San-Pedro. Sans autre forme de procès. L’affaire a été portée depuis devant les tribunaux, mais à la surprise générale, c’est dame Zoumassa, seule, qui est inculpée pour atteinte à l’ordre économique et crime contre l’humanité.
Grâce à leur professionnalisme qui devrait faire rougir de honte les dinosaures de la presse nationale et internationale, les journaux bleus ont permis à l’opinion de déconstruire toutes les rhétoriques et les arguments avancés par la rébellion du 19 septembre 2002 ; de montrer que Laurent Gbagbo et ses camarades n’ont exclu aucune catégorie d’Ivoiriens – les Dioula et les Sénoufo – au profit d’une autre (les Bété et autres communautés de la zone forestière).
Grâce aux journaux de l’opposition, les Ivoiriens et autres communautés africaines sont maintenant convaincus que la capacité politique se trouve du côté de Laurent Gbagbo, tandis que la capacité de nuisance, la politique du « cimetière », du côté du RHDP. A preuve, le camp Ouattara n’a de cesse de magnifier la violence physique que suscitent toujours les dérapages langagiers. En voici quelques morceaux choisis : (1) « Nous assumons la responsabilité de l’insécurité dont les militants du FPI parlent tant (…) Désormais nous allons demander à nos militants de se mettre en ordre de bataille pour mater tous les militants du FPI qui s’attaqueront au président Alassane. Nous n’allons plus accepter les arrogances du FPI. Oui, nous allons les mater. Ils oublient que tous ceux qui se sont attaqués à Alassane se trouvent au cimetière » (Amadou Soumahoro, Secrétaire général du RDR, Daloa, le 18 Mars 2012) ; (2) « Nous sommes vos guerriers et nous sommes fiers de l’être. Celui qui touche à Ado, il doit d’abord passer sur notre corps. Quand tu as affaire à Ado, tu as affaire à nous. Monsieur le président, ici, quand on dit “Alassane“, les gens lèvent la main. Si la suite est bonne, ils viennent de façon vigoureuse vous rejoindre pour donner une clameur d’applaudissements. Mais si tu dis “Alassane“ (…) et que ce que tu dis ne leur plaît pas, ils [se jettent] sur toi″ (Le ministre de l’intérieur Hamed Bakayoko le 24 Juillet 2015, lors d’un meeting d’Alassane Ouattara à Séguéla) ; (3) « Vous savez que c’est quand même un procès politique. En plus du droit, c’est aussi l’aspect politique qu’il faut regarder (…) Il faut savoir que le politique est important, il faut en tenir compte. Il faut tenir compte du fait que nous sommes dans un environnement (…) Il s’agit aussi d’un procès politique. Donc il faut tenir compte de ce procès, du fait qu’il soit politique » (la ministre Affousiata Bamba-Lamine le 22 Octobre 2014, à propos du jugement des ex-dignitaires de l’administration Gbagbo) ; (4) « La torture ne tue pas » (Le ministre Alain Lobognon se prononçant sur les traitements inhumains et dégradants infligés aux prisonniers politiques, et la mort de Manhan Gahé quelques temps après sa mise en liberté provisoire).
Ce n’est pas tout. Sur les conditions de son arrestation, le 11 avril 2011, Simone Ehivet Gbagbo dira à l’audience en juin 2016 : « Moi-même, je suis arrivée à l’hôtel du Golf (quartier général d’Alassane Ouattara) les fesses en l’air ; ma nudité exposée, j’ai subi plusieurs tentatives de viol en plein jour (…) et tout cela en présence des soldats français qui filmaient » (LG Info n°1339 du 08 juin 2010, p. 6). Mais aussi hallucinant que cela puisse paraître, c’est une femme – Mme Touré Aya Virginie, l’ex-présidente des femmes du RDR – qui met en doute le témoignage de Simone Ehivet-Gbagbo, affirmant que celle-ci (6) « Raconte n’importe quoi ! Ses habits étaient certes déchirés, mais elle n’est pas arrivée nue au Golf ». Bien plus, et à la stupéfaction générale, c’est M. Amadou Soumahoro, le Secrétaire Général par intérim du RDR, encore lui, qui en rajoute au mépris et à l’obscénité : (7) « Simone Gbagbo était-elle la femme la plus belle parmi les détenus pour qu’on veuille la violer ? » (Le Nouveau Courrier n°1447, 09-06-2016, p.4 ; LG Infos, n°1341, 10 juin 2016 p. 4).

David contre Goliath. Grâce à leur perspicacité et à leur flair pour les dérapages médiatiques, les journalistes de l’opposition doivent être considérés, au regard de la fragilité et de l’insignifiance des moyens matériels dont ils disposent, comme ″des David contre des Goliath″.
Cette performance historique saute aux yeux depuis l’ouverture du procès de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé, une mascarade qu’ils ont appelée à juste titre le procès de la honte et de la recolonisation. En effet, transcrivant témoignages après témoignages, contre-interrogatoires après contre-interrogatoires, là où les médias d’Etat ivoiriens et français ont préféré fuir la manifestation de la vérité en fermant les yeux et les oreilles sur le déroulement du procès, les journaux de l’opposition ont fait preuve d’une combativité sans précédent. Par le journalisme de recherche et le souci d’analyse des paradoxes et autres zones d’ombre, les journalistes de l’opposition sont devenus des plumes qui comptent et des sources d’information crédibles tant sur le plan local qu’à l’échelle internationale. Ils peuvent triompher et marcher la tête haute partout dans le monde pour avoir terrassé bien des géants pourtant précédés d’une grande réputation. La déroute est retentissante, attestant ainsi que c’est au pied du mur qu’on voit le vrai maçon.

Les plus grandes démocraties n’en sont pas. Si l’on en croit la plupart des analystes non conformistes, ces grandes démocraties sont plutôt des systèmes politiques truqués qui transforment le citoyen en un « homme unidimensionnel » (Hubert Marcuse), c’est-à-dire un homme dont le consentement est durablement formaté par les médias du mensonge. Noam Chomsky en témoigne de manière saisissante : « Moi qui regardais depuis des années les journaux et les émissions traitant de l’actualité à la télévision, j’avais fini par oublier que les présentateurs surpayés de ces vitrines communicantes sont pour la plupart les salariés de multinationales vivant d’abord de marché plus ou moins public. Fini par oublier que l’information est d’abord une valeur marchande, ensuite un moyen de trafiquer de l’influence, enfin le théâtre de conflits d’intérêts dont les enjeux dépassent notre compréhension immédiate ».
A partir de cette analyse, on comprend mieux la démission fracassante le 05 octobre 2002, de Théophile Kouamouo, alors correspondant du journal Le Monde en poste à Abidjan :« J’ai démissionné, principalement parce que  le samedi 05 octobre 2002, en allant sur Internet, pour voir le rendu de l’article  que j’avais envoyé la veille, j’ai vu un tout autre papier qui ne reprenait aucun des éléments que j’avais fournis, mais qui rentrait dans les grandes analyses éditorialisantes sur le président Gbagbo qui était entêté et qui risquait de perdre le soutien de Dominique De Villepin (…) J’avais démissionné parce que j’avais été professionnellement contrarié par un procédé malhonnête qui consiste à se retrancher derrière la signature d’un autre pour salir sa plume dans un article particulièrement orienté. Mais j’ai également été personnellement et politiquement contrarié dans une démarche qui heurtait mes convictions qui doivent être la base commune, le socle de la corporation des journalistes : la foi  en la vérité, en la démocratie, au droit de l’homme, à la justice, à l’équité. (…) J’ai également démissionné parce que je n’étais pas dupe pour ce qui se dessinait devant mes yeux et dont je faisais partie, incapable que j’étais de contrarier le mouvement général : une vaste machine de manipulation de l’information, de propagande, visant à transformer les rebelles ivoiriens en anges afin de les légitimer pour arriver au résultat que nous ″contemplons″ tous actuellement. Le Monde, pour lequel je travaillais, a participé à cette entreprise. Mais nous n’étions pas les seuls » (In La crise ivoirienne et l’avenir d’une nation en refondation, Editions PUCI 2005 :116-17).
Laurent Mauduit, journaliste et cofondateur de Médiapart, ancien directeur adjoint de la rédaction du Monde, semble confirmer le fait que ce quotidien n’est pas le seul à patauger dans la voyousie et l’imposture intellectuelle et morale. En effet dans son dernier livre (Main basse sur l’information, Editions Don Quichotte, 2016), l’auteur dénonce la caporalisation de la quasi-totalité des médias français par les puissances d’argent : « Dans le concert des grandes démocraties, la France a l’une des presses les plus dépendantes  des puissances d’argent ; de surcroît c’est l’un des pays où les influences du pouvoir se font le plus sentir » et débouchent sur ce qu’il nomme « la presse de connivence » (2016 : 412). Pierre Rimbert abonde dans le même sens que Laurent Mauduit, en dressant un tableau des organes de presse français aux ordres des puissances d’argent, et de l’Elysée. Le tout présente, ici, un « journalisme de marché rongé par des connivences, le panurgisme et la précarité ». Ce sont, (excepté Le Canard Enchaîné et Médiapart) : Le Monde, Canal+, Libération, L’Express, BFM-TV, BFM-Business, RMC, Le Nouvel Observateur, Les Inrocks, Radio Nova, Les Echos, Le Parisien, Valeurs actuelles, Europe 1, Paris-Match, Le Journal du Dimanche, TF1, Le Figaro, Le Point, L’Opinion, France Télévisions, Radio France, etc.
Tout comme la démocratie française, le système politique américain est une vaste machine dressée contre la démocratie depuis fort longtemps. Dans ce pays, « le candidat qui remporte le plus de suffrage à l’échelle nationale ne devient pas toujours président (…) ; la campagne électorale ignore trois quarts des Etats où l’issue du scrutin semble acquise (…) ; près de 6 millions de citoyens ayant été condamnéspar la justice ont perdu le droit de voter (…) ; 11% des électeurs potentiels ne disposent pas des papiers d’identité exigibles s’ils veulent déposer un bulletin dans l’urne (…); le mode de scrutin accorde aux deux partis dominants un avantage exorbitant. On n’ignorait pas non plus que l’argent, les médias, les lobbys, le découpage des circonscriptions défigurent la représentation démocratique du pays » (Serges Halimi in Le Monde diplomatique, octobre 2016 :1).
Honneur et gloire aux journaux bleus grâce auxquels l’Ivoirien est désormais convaincu que les grands organes d’information dont on louait jusqu’à présent le sérieux, ne sont plus que des nains professionnels et éthiques. Ils ne sont plus le quatrième pouvoir après l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire. Cette presse accompagne désormais les trois autres pouvoirs ; en d’autres termes, entre le dire et le faire, il y a un gouffre entretenu par l’hypocrisie.
Honneur et gloire parce que la CJB a préféré, répétons-le, la dignité à l’esclavage intellectuel et au confort matériel. Sur cette question, écoutons Théophile Kouamouo : « J’en suis sorti tout simplement parce qu’une alternative, qui en fait n’est pas une, s’offrait à moi. Ou je choisissais la collaboration et la folie, ou je choisissais la voie de la résistance et de la vie buissonnière. J’ai choisi la deuxième solution. » (2005 :116).
Les distorsions constatées par tous dans le fonctionnement des démocraties du Nord sont le fait des puissances d’argent et de leurs multinationales. Ces dernières fabriquent en effet le consentement des gens de leurs peuples et posent des œillères idéologiques entre les peuples du Nord et ceux du Sud. De fait, le mur de Berlin n’est pas tombé, il est toujours debout dans la tête de journaux assujettis et étouffant « dans un système mi-oligarchique, mi-ploutocratique» (Laurent Mauduit, 2016 : 203). Ce double mur psychologique et intellectuel permet aux pouvoirs étatiques ainsi qu’aux multinationales de faire croire que la démocratie existe, alors qu’en réalité, elle n’existe que de nom. Les Etats du Nord entretiennent l’illusion démocratique à l’intérieur de leurs frontières pour exploiter durablement leurs citoyens autant que ceux des pays du Sud. « Les Français, par exemple, ne sont pas informés des agissements de leurs gouvernements successifs dans leurs anciennes colonies d’Afrique : déstabilisations de gouvernements indociles, coups d’Etat, installation au pouvoir de dictateurs corrompus, soutien apporté à ces dictatures et même l’assassinat de patriotes africains qui s’opposent au pillage de leurs richesses. Si les Français en étaient au courant, ils ne seraient pas forcément d’accord avec l’ingérence meurtrière de leurs dirigeants en Afrique et au Proche-Orient. Mais ils ne sont pas au courant, car en France comme aux Etats-Unis et ailleurs, les entreprises transnationales de communication, contrôlées par les mêmes qui contrôlent l’Etat, savent comment éviter que les gens réfléchissent aux vrais problèmes qui les concernent (…) Nous sommes persuadés que dans les pays du Nord, les gens du peuple (…) et tous ceux qui subissent la précarité, se trouvent, objectivement plus près des peuples du Sud que des élites économiques qui les exploitent, les oppriment, les méprisent et les condamnent, froidement, à la précarisation ; mais ils ne le savent pas, tant il est vrai que, la désinformation aidant (…), les opprimés ont souvent du mal à identifier l’ami, l’ennemi, l’allié potentiel et à situer où se trouve leur intérêt. » (Rosa Amelia Plumelle-Uribe, 2016 : 15-16). Et cette occultation idéologique engendre bien des drames.
En effet, prenant appui sur une analyse de François Bayard, Rosa Amelia Plumelle-Uribe donne un éclairage pathétique des origines des différentes attaques comme celle du 13 novembre 2015 : « les origines de ce 13 novembre sont aussi à chercher du côté de la politique étrangère de l’Europe et de la France ces quarante dernières années. Au-delà de la polémique électoralement intéressée, et assez indigne sur les mesures de sécurité prises ou mal prises, par le gouvernement, la classe politique, les médias, l’opinion elle-même devrait s’interroger sur les responsabilités de longue durée dans le désastre que nous vivons. Celui-ci est le fruit vénéneux d’un enchaînement d’erreurs que nous avons commises depuis au moins les années 1970, et que nous avons validées dans les urnes à intervalles réguliers. (…) L’alliance stratégique que la France a nouée avec les pétromonarchies du Golfe, notamment pour des raisons mercantiles, a compromis la crédibilité de son attachement à la démocratie. (…) Son alliance avec les pétromonarchies arabes a aussi conduit la France à appuyer diplomatiquement et militairement la guerre d’agression de l’Irak contre l’Iran (1980-1988) et ostraciser ce dernier… (…) Une cocotte-minute qui explose, ce n’est jamais beau à voir. » (13 novembre 2013. Victimes innocentes des guerres, Editions ANIBWE, 2016).
La France et ses alliés peuvent-ils éviter cet ″enchaînement d’erreurs″ ? A la vérité, rien n’est moins sûr, l’assujettissement des peuples d’Afrique étant une ″seconde nature″ qui remonte au XVIème siècle. Les historiens assurent en effet que l’histoire est une maladie dont on ne guérit jamais totalement. C’est d’autant plus vrai que les Etats modernes du Nord ont toujours considéré, à la suite de l’économiste Paul Leroy-Beaulieu, qu’une puissance qui ne colonise pas se séquestre économiquement, politiquement et culturellement. Autrement dit, depuis au moins un demi-millénaire, la France et l’Europe entretiennent une relation d’ustensilité avec l’Afrique, ce réservoir de richesses : « l’Afrique est une chance pour la France et pour l’Europe » s’exclamait récemment Jean-Louis Guigou (Le Monde, 15/09/2016). Trois années auparavant, Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel abondaient dans le même sens, estimant que « l’Afrique est notre avenir ».
Ce sont de tels propos (effectivement) mis en pratique sous nos yeux qui suscitent l’indignation et rythment le combat que mènent avec détermination les journalistes Amis du Peuple et de la Vérité historique. Malgré leurs maigres moyens. Et ce faisant, ils deviennent la sentinelle de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique. A la manière d’un Jean-Paul Marat (1743-1793) pour qui le journalisme relève de l’apostolat et du sacerdoce. Ainsi que le souligne François Fonvieille-Alquier, Marat est de ceux-là qui ont préféré répondre à l’appel de leur conscience que de déserter les idéaux de liberté, de fraternité et d’égalité.

Conclusion. Ecarquiller les yeux du peuple en pourfendant les connivences : le capitalisme de connivence et le journalisme de connivence. Pour résumer l’analyse qui précède, nous dirions que la fin du système de parti unique a permis l’émergence de deux catégories de journalistes en Côte d’Ivoire. D’une part, les journalistes rivés sur l’argent, qui ferment les yeux sur les contre-vérités, le creusement des inégalités et l’assujettissement du peuple, au profit des puissances d’argent. D’autre part, les journalistes sentinelles ou responsables, qui se sentent le devoir impérieux d’écarquiller les yeux de leurs contemporains sur les vérités que dissimulent les puissances d’argent. Les journalistes des journaux bleus font partie de cette dernière catégorie.
Au cours des 25 dernières années, ils ont dénoncé, au prix de leur bien-être matériel et parfois de leur vie, le retour du monisme politique, le retour et le renforcement de la domination coloniale. Grâce à eux, tout ce qui nécessitait des années d’étude dans les instituts de science politique pour comprendre le passé et le présent, est désormais su de tous en très peu de temps. Aujourd’hui, l’Ivoirien lambda n’ignore ni les tenants et les aboutissants de la rébellion du 19 septembre 2002, ni la logique qui guide la désinformation pratiquée par la quasi-totalité de la presse française, ni la détention arbitraire de Laurent Gbagbo, Simone Ehivet Gbagbo, Charles Blé Goudé et tous les autres prisonniers politiques. C’est à la lumière de ce contexte qu’on perçoit clairement le jeu et les acrobaties d’un Affi N’guessan (subitement) convaincu que l’image de Laurent Gbagbo constitue un handicap pour le FPI. Normal que cette guerre totale frappe le pays de Laurent Gbagbo, le souverainiste. Normal que la « France bascule dans un système où quelques richissimes milliardaires se partagent les dépouilles de la presse française : le capitalisme de connivence génère, tôt ou tard, une presse de connivence » (Laurent Mauduit, 2016 : 412).
Le grand mérite des journalistes engagés et plus particulièrement des journalistes des journaux bleus, est d’avoir dévoilé, au nom de la vérité historique, tous les complots.
Honneur et gloire à la Coalition des Journaux Bleus qui, depuis le 26 octobre 2002 jusqu’à ce jour, font face à une guerre totale : une guerre économique, vu l’implication des multinationales (Bouygues, Bolloré, etc.) ; une guerre militaire (implication directe de l’armée française et des « tirailleurs » de la CEDEAO) ; une guerre politique (mise en place du RHDP par Jacques Chirac, à Paris, dès le 18 mai 2005) ; une guerre médiatique (diabolisation de la Refondation par la presse française, cette propriété des fabricants d’armes tels que Lagardère, Dassault) ; une guerre diplomatique (les connivences et le rôle de l’UE, de l’UA, de la CEDEAO et du Conseil de sécurité des Nations Unies) et une guerre judiciaire attestée par le procès de la honte et de la recolonisation.
Honneur et gloire aux amis de la vérité qui ont préféré dévoiler bien des injustices que de commettre l’impardonnable ″crime du silence″.

Fait à Abidjan le 04 janvier 2017
Pour la CURFP [Cellule Universitaire de Réflexion et de Formation Politique du FPI], le Secrétaire National
Professeur DEDY Séri.

(Source : correspondance)
Surtitre de la Rédaction

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« Les journaux d’opposition protestent collectivement contre les décisions prises à leur encontre »

 

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